Chapitre 001

En cet instant où je prends conscience de votre existence, j’ai treize ans. C’est mon âge et ce n’est pas mon âge.

Je suis assis sur le siège arrière d’une berline noire aux vitres teintées. La matinée est fraîche, le soleil un disque pâle, presque sans bordure. Je regarde le plafonnier, le paysage qui défile à gauche, de nouveau le plafonnier et le paysage qui défile à droite. Les champs plats et clôturés, les labours, s’effacent sous une lumière de craie. Des arbres au graphisme décharné, le vert sombre et obstiné des ifs. Voilà plus de trois heures que nous roulons. Je n’ai pas voyagé ainsi depuis longtemps. La distance redessine la géographie. Je sens le léger balancement de la voiture et le cuir frais du siège contre mes cuisses. La radio ne crache plus qu’un souffle blanc. Seul le bruit du moteur persiste, un murmure régulier qui accompagne notre voyage, un ordre mécanique, fragile mais tenace, dressé contre les désordres du monde.

J’ai treize ans, je le répète car vous devez penser : « Qu’est-ce que ce garçon de treize ans connaît du désordre du monde ? »

J’écoute, je lis, je retiens.

Dans notre univers, le désordre croît. Toujours. Ma chambre se transforme en champ de bataille si je ne la range pas. C’est une loi physique, universelle : l’entropie. À la fin, le froid gagne. Ni vous ni moi n’y échapperons.

Autant le dire d’emblée, j’aime feuilleter les dictionnaires à la recherche de mots rares. « Maman, que signifie pétrichor ? » Elle ne répond pas. Elle ne le sait pas. Presque personne ne le sait. C’est pourtant un mot magnifique, une promesse de renouveau : l’odeur vivifiante que prend la terre après la pluie.

Au début du trajet, les bornes kilométriques ont défilé au rythme de mon petit lexique : rubéfier, agélaste, melliflueux… mais ce que je préfère, ce sont les mots simples qui s’emboîtent et font une phrase mystérieuse.

« L’identité est une hébétude de l’esprit ou l’impossibilité d’être », disait mon père, citant le sien. Mon langage est le leur. Je me nourris de leurs paroles et de leurs écrits. Certes, je suis encore bien jeune pour comprendre ces choses graves, mais je les conserve précieusement dans l’attente presque religieuse d’une révélation.

Les mains de ma mère ne quittent pas le volant. Ses phalanges sont blanches, sa nuque raide. Elle conduit comme elle a vécu sa carrière de championne : en attaquant la trajectoire, sans geste parasite. Pour elle, la détermination prime sur les convictions.

J’ai hérité de cette géométrie stricte. J’ai appris à tracer mes propres trajectoires dès mes premières années de collège, quand les grands te bousculent, t’injurient, te balancent un crachat, un coup de pied, de poing, de tête, de coude, de genou. Assez fort pour l’humiliation, mais pas trop pour éviter la blessure et le risque de la punition.

Ils reviennent en cercles rapprochés, tout au long de l’année scolaire. Pour l’argent, un stylo, une écharpe, un blouson, toutes choses dont ils peuvent tirer un profit rapide, outre la jouissance immédiate de la prédation. Ils sourient au détour d’un couloir, dans un recoin de cour, derrière les grilles de sortie. Un mélange de vulgarité, de malice et d’énervement sexuel. Ils sont prêts à frapper, guettant leur proie, chacun dans son rôle de chien de petite meute, fort et soumis.

J’ai vite compris que résister ne signifie pas fuir, mais aller à leur rencontre. Le dominant paraît fort parce qu’il joue toujours le même personnage. C’est précisément sa faiblesse. Il est l’esclave de son propre rôle. Je sais ce que je veux : ne pas leur ressembler, ne pas reproduire la violence mais la combattre. L’empêcher de se faire une place en moi.

Duo classique : le dominant, son courtisan. Lucas Guyot et son ombre. Ils ont deux ans de plus que moi : à nos âges, cela vaut une génération.

Le second a les cheveux courts, roux, plaqués en arrière, le regard fuyant, les mains enfoncées dans les poches où l’on devine les poings serrés. Lucas Guyot, lui, se dresse avec une assurance d’adulte inachevé, brun, efflanqué. Des pommettes hautes, proéminentes. Les lèvres sont fines, sinueuses. Les cils, trop longs, adoucissent le regard menaçant.

Il pose sa main sur mon épaule. Je sens les os saillants sous sa peau laiteuse, la pression nerveuse des doigts qui vont se refermer. Ma gorge se serre. La peur est là, mécanique, animale. L’agressé raisonnable fuirait ou baisserait les yeux. Mon cœur bat plus fort, mais je m’approche. L’hésitation naît dans son immobilisme. Et, dans ce temps suspendu où les mots rares n’ont plus cours, avant qu’il ne frappe, je lui tends un livre.

Le Salon d'Orphée - Chapitre 001