Chaque histoire racontée le soir par mon père m’amène au sommeil. La suivante sera toujours plus belle.
Même les yeux fermés, je reste éveillé jusqu’au dernier mot. Je respire lentement, allongé sur mon matelas à mémoire de forme, la tête surélevée.
Je sais que la vie déborde d’imprévus, de violence, mais je fais comme Titi : je souris, j’étends mes jambes et mes bras en croix puis je me replie en chien de fusil. Sans penser à rien, j’attends, j’entends, je me laisse porter par la voix de mon père, jamais interrompue. Elle m’offre un territoire qui fluctue à chaque intonation, un récit. J’en ignore la suite. Je sais seulement que je ne pouvais vivre cette aventure qu’avec lui.
Voici l’histoire de La Flor et de Teresa, une histoire vraie racontée comme un conte.
J’ai effectué mon service militaire au Nicaragua comme attaché scientifique, commence mon père. Une période légère. Enthousiasmante.
Nous étions un groupe d’amis, français et nicaraguayens, en train de fêter dans une discothèque de Managua la nouvelle année quand, vers 3 heures du matin, l’un d’entre nous lance :
« Hey, on m’a parlé de la Flor, une plage près de San Juan del Sur. Et si nous y allions… ».
Aussitôt dit… nous partons à deux voitures. Je conduisais un majestueux coupé blanc à deux portes, une Chevrolet Monte Carlo, intérieur cuir bordeaux. Ampli de 60 watts. Bonne musique. Deux heures de route et de piste pour arriver à l’aube dans un endroit magnifique, non loin de la frontière du Costa Rica.
La plage se découvre au détour d’un dernier virage. Une étendue sauvage de sable clair et d’eau bleutée, ce qui est rarissime sur cette côte pacifique. Partout ailleurs, le sable est noir, d’origine volcanique, et la mer est grise, boueuse à l’embouchure des fleuves.
La baie était encadrée de formations rocheuses et partiellement protégée de la houle par une petite île. Des pélicans et des goélands peu farouches volaient et plongeaient de tous côtés contrastant avec la lenteur de quelques tortues qui se déplaçaient sans se soucier de notre présence.
Nous nous sommes baignés. Nous avons croisé un requin tigre qui somnolait à un mètre du bord.
En tout début d’après-midi, nous avons quitté La Flor, fait une halte en chemin pour manger un bout de tatou et d’iguane accompagné de gallo pinto, un mélange de riz et de haricots rouges.
Les voitures se sont séparées, chacune rentrant à son rythme. L’un des passagers a souhaité rendre visite à ses meilleurs amis nicaraguayens qui vivaient dans un village au bord du Grand Lac Nicaragua.
C’est là que j’ai rencontré Teresa.
Une maison de tôle et de bois, un couple d’une quarantaine d’années qui enseignait le yoga. Elle était grande et ronde. Son mari, Raúl, petit et sec. Quatre enfants entre douze et dix-huit ans, assis en tailleur à même le sol.
On nous sert du thé. Et entre cette femme et moi, il se passe une chose inattendue. Pas de la séduction. Une connivence immédiate, réciproque et totale. Une parfaite communion, sans raison apparente.
D’une voix tranquille, comme si elle me proposait un biscuit, Teresa m’a demandé :
– Souhaitez-vous parler aux extraterrestres ?
Je n’ai même pas été surpris. J’ai acquiescé et je l’ai suivie. Nous sommes sortis. Un grand manguier bruissait, le vent soufflait fort. Elle a scruté le ciel avec attention.
La nuit tombe vite et tôt dans les pays tropicaux. Elle s’était déjà installée avec ses effets de lune. Teresa a souri, comme si elle s’en excusait :
– Ils ne sont pas là ce soir. Peut-être plus tard.
Nous sommes rentrés à Managua, nous avons continué à discuter de plages, de lacs et de volcans. J’ai revu Teresa et sa famille à plusieurs reprises. Nous n’avons plus jamais évoqué les extra-terrestres.
Aucun de mes amis, pourtant assis près de moi, ne l’avait entendue me poser cette question. Celui qui la connaissait depuis longtemps a cru que je plaisantais. Pour ma part, j’ignore si ces êtres étaient réels, mais je n’ai jamais douté de l’authenticité de Teresa.
J’en ai simplement conclu que la fatigue de la nuit et la découverte de La Flor m’avaient mis dans un état de réceptivité exceptionnel mais que je n’étais pas prêt ou pas suffisamment initié pour cette expérience.
Curieusement, je n’ai pas cherché à en savoir plus et je continue à penser que ce n’était pas là l’essentiel. Ce fut simplement une anomalie parfaite, une journée où je fus rempli de la beauté du monde et de la beauté d’une femme.
Il y a quelques semaines, j’ai revu La Flor dans un reportage. Des promoteurs américains voulaient en limiter l’accès et construire de grandes villas avec piscine.
Des biologistes demandaient qu’on protège cette plage où viennent pondre les tortues paslama et les rares tortues tora.
Elle deviendrait peut-être un jour une réserve naturelle.
