Chapitre 015

Nous avançons d’un pas lent vers la voiture. L’air est doux, presque apaisant. Le ciel, auparavant voilé de fins nuages blancs et gris, se découvre. Un bleu clair émerge.

Un mince espoir naît en moi, nourri par l’attitude de ma mère. Son « Quelle drôle d’idée » n’était-il pas un peu forcé ?

J’imagine une surprise. Les anniversaires de Tanger, tout le monde patiente, la pièce sombre qui s’allume. Mon père serait présent. Mes parents se retrouveraient. Aïcha, Ftouma, son père Ali, et ses frères, Djamel et Assim, nous rejoindraient.

Au fond de moi, je sais que c’est une illusion. Cette époque-là ne survit que dans ma mémoire, embellie, déformée, avant l’oubli.

Les champs succèdent aux villages. Des clôtures bordent la route, délimitent les parcelles de terre où des vaches paissent, ignorant que leurs veaux seront bientôt sacrifiés, où des chevaux alezans galopent sur de courtes distances, leurs crinières plus claires au vent. Des monticules couverts d’arbres contrastent avec les terres labourées.

– Nous arrivons. Plus qu’un ou deux kilomètres.

L’avancée du temps rétrécit la route. À gauche, nous nous engageons sur une chaussée chaotique, abandonnant le bitume pour des pavés irréguliers. Les vibrations de la voiture, malgré la vitesse réduite, se font plus présentes ; puis le gravier remplace progressivement les pavés ; enfin, la terre et les herbes écrasées prennent le relais. Quelques flaques d’eau trahissent la pluie récente.

Nous nous arrêtons devant un haut portail en fer forgé, bordé de murets aux pierres disjointes par les aubépines. Au-dessus de la boîte aux lettres, une inscription attire le regard :

Bienvenue aux Confins

Ma mère se tourne vers moi au moment où les deux battants s’ouvrent lentement. Nous sommes donc attendus et observés.

Un parc soigneusement entretenu s’étend devant nous. Ses nombreux arbres d’essences diverses, pour la plupart encore dénudés, obéissent à une géométrie stricte. Au bout d’une longue allée se découvre enfin un manoir en briques aux teintes chaudes, allant du rouge profond au brun clair, certaines d’entre elles dessinant des motifs architecturaux qui semblent s’animer à notre approche. Je reste impassible autant que possible. Ma mère coupe le contact, descend vivement de la voiture pour m’ouvrir la portière et me tendre la main. 

– Viens, Louis, nous sommes arrivés.

Ma main se glisse dans la sienne, la serre en même temps que la grille se referme.

Nous contournons une fontaine en marbre dont l’eau ruisselle dans un bassin en forme de coquille. Nous voilà devant les larges marches blanches, un peu jaunies, d’une terrasse.

La splendeur du parc n’efface pas le sentiment d’isolement. Je sens la pression plus forte qu’exerce la main de ma mère. Devant nous se dresse un bâtiment massif, de forme cubique, coiffé d’un toit aux tuiles patinées. Les deux étages de la façade visible sont recouverts de vigne vierge dont les bourgeons annoncent la belle saison.

Je n’y suis jamais venu, mais je sais où nous sommes et qui nous attend.

Le Salon d'Orphée - Chapitre 015