Au retour de Beaubourg, mon père extrait un livre à la couverture usée d’une pile posée sur son bureau. Il me dit :
– Le bleu de Klein t’a ramené aux dés mal roulés de Miró. Lis ce poème et cherche le bleu.
Le livre est léger, ses pages peu nombreuses. Les premières sont vierges, jaunies. Elles attendent les mots.
POÈME
UN COUP DE DÉS JAMAIS N’ABOLIRA LE HASARD
par
STÉPHANE MALLARMÉ
UN COUP DE DÉS se répète ensuite en gros caractères sur la première double page. JAMAIS surgit parmi des mots plus petits qui évoquent un naufrage. Plus loin, isolé en bas d’une page, N’ABOLIRA, puis presque à la fin du poème, entouré de fragments de phrases décousues, LE HASARD.
Le titre fait l’œuvre. Il se déploie, s’étale tout au long du recueil. Pas de ponctuation. Des typographies variées. De vastes blancs qui laissent place au vertige.
– Je te l’offre. Prends-le.
Je sais l’attachement de mon père à ses livres. L’appartement en est rempli. La plupart sont grands, avec de belles reliures en maroquin, basane ou vélin, des illustrations, des enluminures.
Ils ne sont jamais rangés au même endroit, ils migrent d’un mur à l’autre, d’une pièce à l’autre. Mon père fait et défait sa bibliothèque au gré d’une logique intime et mystérieuse. Pour lui, les livres fermés sont des promesses d’apprentissage, de découvertes et d’aventures. Une énergie douce patiente en eux, qui attend d’être révélée.
Ouverts, c’est autre chose. Ils cessent d’être des objets. Ils deviennent des architectures, des lois physiques, des espaces où le réel se tord. Là, là, là…
La première fois qu’il m’a parlé comme à un adulte, mon père tenait deux livres dépourvus d’images, deux livres minuscules mais aussi dangereux que des armes blanches.
Il m’a lu une nouvelle de Borges, Les ruines circulaires, un homme qui en rêve un autre jusqu’à lui donner vie.
Puis il a évoqué un moineau pendu et la géométrie des désirs dans Cosmos de Gombrowicz.
J’ai pris mon air le plus sérieux pour lui faire croire que je comprenais.
Le Mallarmé entre les mains, j’ai décidé de partager mon secret : ce vieil homme dont je suis le souvenir et que je serai. Mon père m’a répondu par des phrases lentes et longues. Au cœur de son explication, un mot que je n’aimais pas et que j’ai oublié, un mot trop sérieux pour me faire croire qu’il me comprenait.
Malgré cela, je n’ai pas hésité :
– Je vais chercher et trouver le bleu.
– C’est une promesse ? Elle ne sera pas simple à tenir. Chez Mallarmé, le bleu n’aime pas être trouvé.
J’ai avoué que je n’en saisissais pas le sens.
– Raison de plus pour chercher. Tu as le temps. Le bleu sera la couleur de ta promesse.
Il m’a demandé d’en prendre soin. Ce livre était bien plus vieux que nous ne le serions jamais.
Cette perspective fait miroiter un lien durable avec mon père, le sentiment d’arpenter un territoire inconnu en sécurité et d’en saisir les richesses dans l’immobilité trompeuse de la lecture et la bienveillance du partage.
Puis il a rajouté :
– C’est un objet fragile, il craint le soleil, l’humidité, les mains moites et sales.
J’ai vérifié la propreté de mes doigts, serré le livre contre moi et senti sa chaleur dans la chaleur sèche de ma main.
