Chapitre 014

Rigoureuse, méthodique, ma mère n’improvise jamais. Rien n’est laissé au hasard. De son passé de championne, elle a gardé la capacité de se dépasser, d’exploiter chaque opportunité, de transformer la moindre action en ressource utile.

Alors pourquoi ce voyage sans destination ?

Je réfléchis, je m’efforce de démêler les conversations et les actes qui ont conduit à cette journée particulière, mais je peine à reconstituer le moindre indice. Y avait-il eu, dans le passé récent, des faits inhabituels, des rencontres fortuites, des coïncidences troublantes ?

La théorie des analogies, chère à mon grand-père, ne m’apporte aucun secours pour retenir une hypothèse. J’ai tenté de m’y exercer en vain au début du trajet. Quelles seraient les trois composantes de ce voyage ? Un livre offert, une phrase lue par mon père, les larmes de ma mère ?

Je me penche vers ma mère. Ses mains sur le volant. Le mouvement de son genou quand son pied passe de l’accélérateur au frein. Dans le cendrier de la portière droite, je ne l’avais pas remarqué, le mégot d’une cigarette. Un petit cylindre jaune, un reste de cendre, aucune odeur de tabac froid. Un déchet qui dévie la route, qui préfère la nationale 7 à l’Arverne. Un r de moins, une lettre qui tombe, et c’est l’Averne, la grande porte des Enfers qui s’ouvre. Loin de m’effrayer, l’image fait jaillir une idée imprévisible. Folle. Une brèche ouverte sur une destination insoupçonnée. Une évidence, un attrait fébrile qui n’appartenait qu’à moi. Le prolongement d’un rêve éveillé, un petit pas de côté pour briser les chaînes du prévisible et m’éloigner toujours davantage.

M’éloigner de quoi, de qui ? Mon ennui, mon désir ?

Perdu dans mes réflexions, je remarque l’heure : 11 h 11 sur le cadran.

Mon heure préférée, sans raison apparente. 11 h 11, 11 h 11. Peut-être à cause de la sonorité, comme si le temps zézayait pour capter notre attention.

11 h 12.

Nous sommes en avance. Ma mère suggère un bref arrêt à Moulins, qui n’est pas notre destination finale. Nous traversons une ville affreuse puis sublime. Place d’Allier, le Grand Café. Ma mère est sous le charme.

Un miracle qu’il ait été préservé. Stucs, fresques, palmes, son décor n’a rien à envier à la Coupole

Deux miroirs monumentaux se font face, comme s’ils se défiaient. Peut-être, comme moi, quand vous déambulez dans le brouhaha habituel de cette salle étroite, vous vous arrêtez devant l’un d’eux. Ils engloutissent votre image, la renvoient, démultipliée, éclatée, dans le silence des reflets. Une dispersion de l’identique.

Regardez.

Quelle image choisir ? La plus proche, celle d’un garçon un peu guindé qui sourit, sa mère à ses côtés ? Ou celle, lointaine, qui se projette sur l’autre miroir, à l’extrémité du visible, et se joue des lois de l’optique, de la réversibilité de la mémoire, de l’espace et du temps ?

– Bonjour, que désirez-vous ?

Une dizaine de personnes, principalement des hommes, conversent doucement, compensent l’atténuation de leur voix par de grands gestes. Ils sont attablés autour d’un café, d’un verre de bière ou de vin. Près du comptoir, un panneau indique, en arc de cercle, Le Grand Café, et en dessous, fermant la boucle, depuis 1899.

La salle est éclairée par un lustre spectaculaire ; les miroirs complices démultiplient les appliques et les lampadaires. Trois couleurs dominent : le bordeaux, le blanc, le doré. Les tables, libres pour la plupart, sont dressées avec deux grands verres par assiette. Il est un peu tôt pour les habitués. Nous serons partis avant les premiers convives.

– Pas trop fatigué ? Que veux-tu boire ?

Ma mère commande un Perrier, sans rondelle de citron, merci, refuse le lait-grenadine que je souhaitais au prétexte qu’il me couperait l’appétit. Je choisis un jus de citron. La rondelle de citron dont elle ne voulait pas se retrouvera certainement dans mon verre.

L’attente qui précède la révélation peut être source de plaisir mais je n’ai plus envie de patienter ni de jouer aux devinettes.

– Maman, qui allons-nous voir ?

Un soupçon d’hésitation, sa main passe dans mes cheveux.

– Tu n’as rien dit pendant le trajet et maintenant que nous sommes presque arrivés, tu t’inquiètes ?

Un bout de papier froissé traîne sur le sol. Là, maintenant, je pourrais faire de mes mains des porte-voix, abdiquer toute forme de séduction et de facétie.

– Je les connais ?

L’éclairage et la décoration du Grand Café me donnent le sentiment d’être sur une scène de théâtre, suspendu à une réplique qui tarde à venir. Ma mère se penche vers son verre. L’expression suspendue à ses lèvres a été inventée pour ce moment-là.

– Je ne sais pas si tu les reconnaîtras. Tu les as vues pour la dernière fois il y a très longtemps.

Ses paroles énigmatiques devraient m’inciter à me taire, la laisser parler, fixer les reflets dorés de ses yeux…

– C’était au Maroc ?

Sa réplique s’accompagne d’un mouvement de tête :

– Tout a un lien avec le Maroc, attends-moi un instant.

Elle s’éloigne simultanément dans la réalité de la salle et celle des miroirs, me laissant seul dans un tourbillon d’émotions. Le raclement de ses souliers sur le carrelage est relayé par la pulsation presque douloureuse de mon pouls dans mes tempes. Un homme jeune pose son journal et la suit.

Tout bouillonne et j’ai froid.

Ne pas s’emballer.

Finir le jus de citron devenu insipide.

Sur un plateau d’argent trônent de généreuses parts de tartes aux pommes.

La tête renversée en arrière, je regarde la verrière qui occupe une partie du plafond. Mon regard redescend. Je peux englober une grande partie de la salle, voir les rares clients aller et venir, s’installer au bar ou se mettre déjà à une table.

L’instant serait propice pour rejoindre le vieil homme de mon rêve éveillé. Mais ma volonté ne suffit pas. Je ne suis qu’un spectateur dans son monde. Lui, existe-t-il dans le mien ? Est-il mon avenir ? Est-il conscient de ma présence ? Se souvient-il qu’il était observé et qu’il s’observait ? Une drôle d’idée m’effleure : serions-nous les reflets de deux miroirs ?

Le cliquetis des pièces lancées sur le comptoir me ramène à ma mère. D’un geste vif, elle referme son porte-monnaie et le glisse dans son sac.

Le moment des confidences semble passer, mais je ne peux m’empêcher d’insister. Je n’ose prononcer le nom de Ftouma alors je lui parle d’Aïcha, je demande si nous allons la rencontrer ou retrouver des gens ayant un lien avec elle ?

– Non.

Ce simple « Non » me laisse un goût amer. Pourquoi sommes-nous ici, dans ce Grand Café, avec ses miroirs qui se répondent sans rien dire ? Pourquoi avoir quitté Paris ?

L’énergie qui, d’ordinaire, anime ma mère semble l’avoir quittée dans la brièveté de ses réponses.

– Aïcha ? Quelle drôle d’idée !

Le Salon d'Orphée - Chapitre 014