Chapitre 013

La pluie provoque toujours des embouteillages.

Ce soir, elle lave la ville, efface les hésitations : il faut partir, vite.

Les moments passés avec mon père sont toujours riches d’enseignements. Je songe à ce qu’il aime transmettre. Son amour de l’art, des livres. Cette passion m’a contaminé. Elle cherche son chemin en moi.

Je ne sais pas encore ce que je ferai plus tard.

Écrire ou peindre ?

Mon cahier se remplira-t-il de couleurs ou de mots ? Dessiner les lettres, devenir calligraphe ? Écrire, sans doute, plutôt que peindre.

Remplir les cahiers pour donner une parole à ma voix. Titi serait à mes côtés. Non pas comme un souvenir d’enfance, mais comme une sentinelle. Dressée sur ses pattes arrière, avec une expression sérieuse et un air malicieux, elle me soufflera les réponses aux questions que personne ne sait poser. Un frémissement de ses moustaches chassera la compromission, la facilité de penser, d’écrire. Ses yeux vifs me réconforteront face aux pages blanches et aux phrases raturées. À mon tour de la maintenir en vie, ici ou ailleurs, partout, tout le temps.

Mon sac est prêt. J’y ai ajouté, soigneusement calé à plat, le livre de Mallarmé.

La nuit tombe lorsque nous quittons Courbevoie. Les essuie-glaces battent la mesure sur le pare-brise, comme un métronome affolé. Les passants se hâtent sur les trottoirs luisants, parapluies secoués par le vent, silhouettes arquées, prêtes à tomber. Les enseignes au néon se vrillent dans l’orage. Nous roulons dans un monde réduit à des halos tremblants.

Nous perdons du temps entre la Porte Maillot et la place de l’Étoile. Puis la circulation se détend sur la voie Georges Pompidou, avant de se figer à nouveau boulevard Saint-Germain. Mon père, impatient, me dépose au pied de l’immeuble sans couper le moteur, sans même sortir de la voiture. Il disparaît avant que j’aie fini de composer le code et d’ouvrir la porte.

Couloir. Ascenseur. Troisième étage. Couloir.

Je cherche dans ma poche la clé à trois points, faussement sécurisée, la tourne délicatement dans la serrure.

Ma mère ne m’a pas entendu arriver. Elle est assise sur le divan couvert de coussins, le visage entre ses mains. Elle se redresse brusquement. Un instant, je crois qu’elle aussi vient d’arriver, que l’eau qui coule sur ses joues n’est que la pluie ramenée par le vent. Mais ce n’est pas de l’eau claire. C’est de l’eau tombée de la noirceur des nuages.

Elle mord sa lèvre inférieure. Sourit. Ses pieds nus reposent sur le parquet. Son corps se devine sous la robe légère. Un sourire éclatant. Qui se fissure.

Je n’ai jamais rien vu d’aussi bouleversant que cet imperceptible tremblement des lèvres. À quelques secondes près, elle serait restée cette femme solaire, heureuse de voir revenir son fils unique. Mais la fissure est là. Dès lors, tous ses sourires, ceux que je chérissais et ceux à venir, deviennent insaisissables et fragiles. Dans un réflexe d’affection, je la serre dans mes bras. Je ressens un mélange confus de culpabilité et de crainte. Les mots me manquent. Je suis incapable d’articuler la moindre phrase de réconfort, incapable même de formuler les questions les plus évidentes.

C’est elle qui parle la première, d’une voix si basse qu’elle semble vouloir se la cacher à elle-même. Je n’ose pas insister. Faut-il murmurer sa vie ou la crier pour être entendu ?

Et soudain, une autre image s’impose, incongrue, l’échange avec mon père, autour de Cosmos, de Gombrowicz. Les bouches de Catherette et Léna se superposent aux lèvres pleines de ma mère. Elles s’effacent aussitôt, remplacées par d’autres lèvres : fines, sinueuses, celles de Lucas Guyot.

Je ne vois plus de visages. Seulement des bouches. Des bouches qui se rapprochent, se confondent, se déforment. Une image lancinante, impossible à chasser.

Lucas Guyot.

Quel livre aurait pu me protéger de ses coups ? Conjurer cette douleur ? Aucun, sans doute.

Le souvenir de son visage effaré, quand j’avais tenté maladroitement de l’amadouer, de le séduire, me fait lutter pour ne pas éclater de rire.

Ma mère se tait. Ses mains restent nouées dans mon dos. Et, d’une certaine façon, son chagrin pourrait devenir mon plaisir : mon plaisir annihilerait son chagrin.

Je suis resté planté là. Je voulais lui faire du thé, dire quelque chose, n’importe quoi. Mais je n’ai rien fait. J’ai juste attendu que le sourire revienne. Comme on attend que la pluie s’arrête pour sortir jouer.

Le Salon d'Orphée - Chapitre 013