Chapitre 002

Ma mère conduit en cet instant où vous prenez conscience de mon existence. Nous roulons sur une voie devenue départementale. Bien habillé, coiffé sans épi, je suis dépourvu de toute impatience. Nous sommes attendus pour le déjeuner. Le temps des jeux est passé. Ma mère demeure silencieuse. La raideur de sa nuque, comme ces platanes taillés en bord de chaussée, contraste avec la souplesse de sa conduite. Dans le rétroviseur, son regard est fixe.

À quoi songe-t-elle ? Combat-elle la monotonie du trajet, ou son esprit est-il déjà en proie à un ailleurs, quelque part à l’extrémité du monde ? Peut-être imagine-t-elle simplement des échanges futiles et essentiels en bonne compagnie.

La nuit nous reconduira à notre appartement, rue du Cardinal-Lemoine. C’est une adresse qui ne laisse pas en paix. Les murs ont lu plus de livres que les hommes. L’air est saturé de phrases qui font escorte. Je vis sur le bitume, je pense sur les pavés. Je gravite entre l’ombre de Paul Verlaine et le spectre de James Joyce ; l’un hante encore les carrefours de ses orages avec Rimbaud, l’autre reste accoudé au passage privé où il mit un point final à son Ulysse.

Je grandis dans une éternité de papier dont la masse m’écrase. Chaque pan de mur semble avoir été décrit, chaque émotion déjà consignée par un génie mort.

Dans ce huis clos de métal, la pression de ses mains sur le volant se relâche par intermittence. Le paysage défile. Nous traversons un village sans commerce. Les maisons mitoyennes aux fenêtres basses reflètent notre passage. Deux merles sautillent près d’une croix en pierre, leurs becs en cadence fouillent l’herbe rare. Une rivière miroite, peu profonde. Le long des berges maçonnées, ouvragées par le lichen et la mousse, de longues algues brunes ondulent à la surface, soumises à la force du courant.

Deux enfants lancent des cailloux au pied d’un pont de pierre. Ils sont débraillés, barbouillés d’une liberté que je ne possède pas. Ils visent une bouteille en plastique, une épave de soda entre deux rochers.

Je me regarde dans le reflet de la vitre : je suis trop propre. Une icône de politesse confinée dans l’odeur de cuir neuf. J’aimerais sortir. Enfoncer mes chaussures dans la boue. Ramasser ces cailloux et frapper, moi aussi, cette bouteille. Frapper le plastique, frapper l’eau. Jeter de toutes mes forces des bâtons en amont pour les voir crever la surface et fuir ce monde vers un autre. Plus sauvage.

À la sortie du village au nom barré d’un trait rouge, une femme âgée se tient devant sa maison de torchis. Le dos courbé. Elle nous observe, effectue une lente rotation, esquisse un sourire que le virage interrompt.

La rivière bifurque, se ride davantage, scintille autrement, serpente vers un troupeau de moutons, des bosquets, la lisière d’une forêt. L’ondulation brune, les becs jaunes, la laine blanche, ces images simples se transforment en un kaléidoscope de couleurs et de formes, s’impriment dans ma mémoire, ravivent les souvenirs. Les sièges exhalent une légère et agréable odeur de cuir et de cèdre.

Je ferme les yeux, souverain dans la somnolence. Je me fonds dans le paysage. Plus loin nous irons, mieux ce sera.

Me voici impassible dans la Voie lactée, porté par une immense voile solaire. Je croise des géantes rouges, des naines blanches, des astres noirs, je me déploie vers la nébuleuse d’Orion. J’attends que quelqu’un s’approche, indistinct dans le murmure du rayonnement fossile, se glisse jusqu’à moi, prenne ma main dans sa main parsemée de constellations, pose sa joue contre ma poitrine, écoute… Ma vie entière rassemblée en un point de convergence, une étreinte. J’aimerais que cela dure éternellement, telles les décimales de Pi, une suite infinie à égrener dans le ralenti du bruit, sans que le temps n’ait d’emprise sur nous, sans rien à élucider ni à combattre, un battement de cœur à peine audible, puis un autre qui s’étire, s’étire encore, s’accorde avec le déplacement de la voiture, le courant de la rivière, la rotation d’un corps, d’une planète.

Pour chaque décimale, une image. Pour chaque image, un sentiment de plénitude. J’effleure la surface lisse du cuir, je suis enveloppé dans la douceur du monde. Je suis la douceur du monde. Ma mère me le répète parfois au creux de l’oreille : « Tu es la douceur du monde. »

Le Salon d'Orphée - Chapitre 002