Nous n’irons pas chez mon père, parti la veille pour une mission humanitaire de trois semaines en Afrique de l’Est.
Paul. Docteur Paul Delière – Médecin Généraliste, comme l’indique la plaque en laiton brossé qu’il a retirée du pied de son immeuble de Courbevoie après avoir rejoint MSF.
Certains samedis, il vient me chercher. Il parle peu de son travail, des zones d’intervention où il s’investit, de l’aide qu’il apporte aux populations démunies. Je ne sais rien de sa vie privée. Il est toujours seul quand je suis avec lui.
Son allure élégante, son regard clair et engageant, ses tenues d’un classicisme modéré pourraient le faire passer pour un jeune avocat ou un financier, toute profession qui nécessite de mettre en scène une part de séduction et la marque d’une réussite.
Mon père me consacre un temps dépourvu d’exigence. Nos escapades nous emmènent vers la Normandie, la côte d’Opale, la côte d’Albâtre, la côte d’Émeraude et celle de Granit Rose. Nous visitons des châteaux, des musées, nous allons au cinéma, plus rarement au théâtre.
Mon père aime marcher et j’aime marcher avec lui.
Ensemble, nous parcourons Paris, sur les traces de ses écrivains préférés. Baudelaire, Hemingway, Hugo, Zola… Ce ne sont encore que des façades et des noms. Plus tard, je les lirai.
Un jour d’épais brouillard, nous avons déjeuné au restaurant panoramique de la Tour Montparnasse. Une table près de la paroi vitrée, face au vide.
Rien n’était perceptible au-delà d’un mètre. Mon père, imperturbable, cita Proust : « Le seul véritable voyage (…), ce ne serait pas d’aller vers de nouveaux paysages, mais d’avoir d’autres yeux. »
Alors, nous avons ouvert grand les nôtres. Je ne me souviens plus des mets. Dès les entrées, nous avons laissé libre cours à notre imagination, avec l’air inspiré des diseurs de bonne aventure. La ville invisible nous appartenait. Les monuments prenaient vie, chaque coin de rue avait une histoire à raconter. Les images remplaçaient les saveurs.
Je commençais, prudent, par le site touristique le plus célèbre de la capitale :
– Je vois, je vois… la Tour Eiffel. Une épine de fer qui cherche à percer le ventre gris du ciel pour donner vie au jour.
Mon père reposa son verre.
– Je vois, je vois… l’Arc de Triomphe. Une porte ouverte sur l’oubli. Les douze avenues ne sont plus des rues, mais des rayons de lumière pétrifiée que le brouillard tente d’éteindre.
– Je vois, je vois… Notre-Dame, avec ses gargouilles qui attendent que nous clignions des yeux pour bondir.
– Ce ne sont pas des gargouilles, rectifia-t-il, mais des chimères. Elles n’attendent pas, elles observent. L’une d’elles porte un nom : Stryge. Un monstre ailé, mi-femme, mi-oiseau qui se nourrit de l’insouciance de ceux qui croient être seuls. Méfie-toi !
D’une voix théâtrale, il ajouta :
« Insatiable vampire, l’éternelle Luxure
Sur la Grande Cité convoite sa pâture. »
Le brouillard disparut derrière nos paupières. Nous invoquâmes le bout du monde.
J’ouvris la marche avec La Réunion, le souvenir encore brûlant de mes vacances avec ma mère. Les images affluèrent en désordre : le sang minéral du Piton de la Fournaise, le sable de l’Hermitage, le Trou de Fer, Mafate.
– Je vois, je vois… le Cap Méchant, où la houle écrase son écume blanche sur le noir volcanique pour effacer la trace des pirates.
Mon père m’emporta plus loin. Sa voix devint un murmure :
– Je vois, je vois… les cascades de Kuang Si au Laos, où l’eau turquoise ruisselle sur des roches d’or. Nous irons nous y baigner, si tu es sage… Et plus loin, les icebergs de la baie de Disko, au Groenland, où nous n’irons pas nous baigner, même si tu es sage, sauf à vouloir te transformer en statue de glace.
Puis arriva le dessert et avec lui, une terre aride : le désert du Ténéré. J’écoutai sans souffler mot.
– Je vois, je vois… le nuage s’étirer lentement au-dessus du fort d’Agadem.
Un Homme Bleu, le visage voilé, se tient face à un acacia de fer. Aucune branche ne frémit sous le vent, aucune feuille ne frissonne. Sa main caresse l’arbre irradiant sous le soleil, métamorphose les reflets en une sève brute.
Je connaissais cette histoire. Mon père me l’avait contée comme une leçon de résistance. On le disait l’arbre le plus isolé du monde, un acacia qui avait réussi l’exploit de pousser là où tout meurt. Durant des siècles, il fut l’unique point de repère des caravanes, une sentinelle vivante au milieu de nulle part.
Puis, l’absurde s’est invité. Selon le récit le plus répandu, un camionneur égaré par l’alcool aurait réussi l’exploit de percuter le seul obstacle vivant à des centaines de kilomètres à la ronde. L’arbre du désert fut terrassé par la bêtise humaine.
Pour que le sable ne reste pas veuf, on érigea à sa place une carcasse de métal, faite de tubes et de pièces mécaniques recyclées. Une sculpture pour tromper le vent. Un arbre qui ne meurt jamais parce qu’il n’a jamais été vivant.
– Le destin des résistants, disait mon père : quand la chair cède, il faut devenir de l’acier.
L’arbre du Ténéré avait réveillé mon imagination.
– Je vois, je vois… une forêt lointaine où les arbres centenaires murmurent des légendes oubliées. Leurs branches dessinent sur le sol un labyrinthe de ciel d’orage où s’ébrouent des chevaux noirs mouchetés de blanc.
J’étais lancé :
– Je vois, je vois… un petit caillou blanc, puis un autre à peine visibles, la neige va s’emparer d’eux car il va bientôt neiger. La forêt le sait, le souffle à qui veut l’entendre. Le petit garçon cherche son chemin, le chemin du retour. Au plus profond, au-delà des fougères, des orties et des ronces, sont tapies les bêtes sauvages, les ogres et les fées. Invisibles.
– Je vois, je vois… un arbre de cristal, brillant tel un phare dans le brouillard de Montparnasse. Ses branches portent des constellations entières qui se déploient dans le ciel et forment de fabuleux bestiaires. Les étoiles semblent si proches que je pourrais les cueillir pour les semer dans un autre univers.
– Je vois, je vois…
Mon père est mon souvenir le plus ancien.
J’ai deux ans. Perché sur ses épaules, je traverse avec lui la place bruyante d’un pays lumineux, il est grand, impose ses pas au milieu du jour.
Je vois les corps en mouvement dans la multitude des étoffes et la main figée des mendiants. Je suis le dessus du monde.
C’est lui qui, le premier, offrit à ma mère ce mélange enivrant de sclarée, tonka et opoponax. À vingt et un ans, elle venait de remporter sa troisième médaille d’or en gymnastique au sol. Il achevait ses études de médecine. Je suis né huit mois après leur mariage, impatient de voir le jour.
Ma mère avait pourtant tout tenté pour mettre fin à cette grossesse qui menaçait son corps et sa carrière. Tout, à l’exception de le demander à mon père qui, lui, aurait su faire.
Dans ses rares accès de nostalgie, elle me décrit ses tentatives avortées comme autant de preuves d’amour. La détermination au-dessus de l’instinct. Mais elle ne m’a jamais révélé pourquoi mon père ne se tenait pas à ses côtés lorsque, le 4 mai à 16 heures, les forceps m’ont arraché de son ventre.
