En ce dimanche de fin mars, j’ai cédé à la tentation du dernier morceau de brioche, réduisant à néant mon acte de rébellion.
Le goût sucré et beurré encore sur mes lèvres, je me laisse emporter par l’excitation du périple à venir. Un déjeuner au loin. Des heures de route. Qu’est-ce qui me rend si heureux de partir ?
Ma mère tourne la clef. Les Pêcheurs de perles envahissent l’habitacle.
Sur le périphérique désert, nous prenons la direction de Lyon. Une heure plus tard, l’embranchement de Montargis et Nevers. Le ruban se divise. Nous l’autoroute du Soleil pour rejoindre la nationale 7.
Je déplie la carte Michelin sur mes genoux. Le papier glacé résiste, craque sous mes doigts. Je suis de l’index la nationale jusqu’à Nevers. Pourquoi cet itinéraire ? Le chemin le plus direct vers l’Allier semblait appeler l’Arverne, sa ligne droite, son efficacité sans mystère. Ma mère privilégie cette voie plus longue, sinueuse, peut-être plus agréable, avec ses traversées de bois et ses courbes.
Nous roulons à vive allure. Je replie la carte. Un panneau indiquant Moulins confirme l’Allier. Le voyage change de texture. Les grands axes abdiquent.
Un carrousel de lieux-dits tourne dans ma tête sans m’éclairer sur notre destination. Saint-Amand-Montrond, Ainay-le-Vieil, Meaulne… Autant de pistes qui se dévoilent, que j’ouvre et referme en pensée. Des ronds-points, des carrefours. Ma mère n’a besoin d’aucune aide.
Stravinsky a succédé à Bizet. Le Sacre du printemps s’intensifie. Le rythme devient saccadé, tribal. Sous les coups de boutoir des cuivres et des cordes, ce qui semblait rassurant s’enchevêtre. Tout s’accélère. Les territoires défilent, volent en éclats et se recomposent. Tant de maisons emplies de détails insoupçonnés, invisibles depuis l’extérieur, tant de gens qui s’affairent, ici ou ailleurs, partout, se parfument du bout du doigt, tant de composants dans une goutte de parfum… Un étourdissement d’informations, une profusion de données éclatées qui se rassemblent, une myriade chatoyante de molécules, d’atomes, d’électrons, et bien plus encore, jusqu’à la matière elle-même, onde et particule qui, échappant à nos certitudes, nous constitue. On devient. Là où l’on ne sait plus. Là où la trace s’efface.
Me voici envahi par la transparence des choses. Le métal de la voiture, la peau de ma mère, le bitume de la route : tout perd sa solidité. Ce n’est plus une route, c’est une oscillation permanente. Je vois le monde comme une trame qui se déchire, où chaque objet est à la fois ici et déjà ailleurs, une pluie de lumière qui refuse de se figer.
De ce vertige naît la peur.
Elle ne possède ni forme ni nom. Elle n’obéit à aucune loi. Elle est là. Elle m’étouffe.
Elle n’a rien à voir avec la violence du collège ou l’horreur affamée des actualités. Je la sens dans mon corps et elle se dresse devant moi, une vague d’énergie qui enfle jusqu’à me heurter, me vidant les entrailles.
Je vis avec.
J’ignore ce qui la déclenche mais je sais comment la repousser, la dissimuler, la combattre, sans me plaindre, sans être consolé, sans pleurer, sans espérer la moindre clémence.
Je pourrais écrire un « Manuel de survie en milieu bienveillant ». En lettres blanches sur la bande rouge de la couverture, cette interrogation de ma mère, simple variation sur la douceur du monde, lancée quand elle croyait ne souffrir de rien :
« Comment survivre sans blesser à mort ceux que nous aimons ? »
Avec une couleur.
La méthode est simple : rassembler la force qu’il reste. Faire le vide. Fermer les yeux et voir.
Bleu.
