Le premier bleu parfait que j’ai connu était le ciel de Tanger quand soufflait le vent d’est.
À l’exception du dimanche, Aïcha se consacrait à la villa. Elle nettoyait le carrelage et les vitres, remplaçait les fleurs fanées, époussetait les meubles, lavait et repassait le linge. Au moment d’égorger volailles et lapins d’un geste précis, elle psalmodiait des paroles inintelligibles, tandis que leur sang s’écoulait dans une vasque en faïence blanche. À coups de torchon, elle chassait les mouches bleues ou vertes qui l’importunaient. Elle préparait les mets que mes parents appréciaient retrouver en rentrant, entre dix-huit et dix-neuf heures.
À heure fixe, elle concoctait un breuvage de cumin, de cardamome et d’huile d’olive, qu’elle servait dans un verre à liqueur avant de le boire cul sec, pour apaiser ce qui, selon mon père, était un ulcère gastrique. Soucieux de sa santé, il lui prodiguait des recommandations qu’elle ignorait avec superbe. À cette médecine occidentale, elle opposait sa propre science.
Aïcha était une présence constante. Une protection. Je fis la connaissance de sa fille, Ftouma, un jour de mai, peu après mon cinquième anniversaire.
J’abandonnai ma cabane de tissu et de branches, au pied du grand mimosa, pour entrer dans la villa. Derrière moi, le ciel et la pelouse se mariaient en proportions égales. Le soleil traversait l’arbre. En partie dissimulée par un rideau de perles, Ftouma se tenait adossée à l’embrasure de la cuisine. Elle devait avoir mon âge et paraissait en apesanteur dans un débardeur parme et un short rayé gris et noir trop grand.
Son regard, curieux et timide, me troubla. Depuis combien de temps m’observait-elle ? De délicates tresses brunes masquaient une partie de son visage. Ses pieds étaient chaussés de sandales en plastique fumé pourvues de lanières et d’une boucle dorée.
Cette image demeure gravée dans ma mémoire, figée comme un cliché accroché au mur de ma chambre, sans punaise pour ne pas l’abîmer.
Je ne sais plus lequel de nous deux s’est attaché aux pas de l’autre. Nous nous sommes suivis à distance prudente, de pièce en pièce. Nous contournions les fauteuils en osier de la terrasse, piétinions devant les baies vitrées pour embrasser nos reflets. Nous voilà dans le jardin. Dans la cuisine. Repoussés par l’impatience d’Aïcha, nous accélérons l’allure dans l’escalier avant de nous attarder dans les chambres à l’étage et de nous rapprocher peu à peu, sans un mot échangé, tout en sachant déjà, comme le savent les enfants, l’importance légère et inouïe de ce qui se joue.
Nous tournons en rond jusqu’à revenir à notre point de départ. Ftouma, dans son encadrement de porte. Moi au milieu de l’entrée, figé entre deux mondes, sur le point d’être englouti si j’avance d’un pas.
Je vois dans ses yeux noirs ce qui ressemble le plus au bleu de mes yeux. Elle sourit aussi naturellement que si nous revenions, bras dessus, bras dessous, d’une promenade quotidienne, et hausse ses épaules maigres.
Un sourire ininterrompu, dénué de doute, marque le début d’une histoire d’enfants qui vont et viennent, à l’affût de nouvelles habitudes, se cachent dans les placards, s’entortillent dans les draperies, s’écorchent les genoux, se moquent de l’incompréhension des adultes, partagent pistolets en plastique et poupées de chiffon, s’allongent, les bras en croix, sur le gazon pour écouter les grillons et décrire les nuages, inventent des noms de plantes et d’oiseaux, le bout de nos doigts se touche, un simple contact pour ne faire qu’un seul corps, une histoire de cheveux en broussaille et de peau qui brunit, de mains en visière dans les rues battues de soleil, de courses à pied, vent dans le dos, sur les plages de l’Atlantique, de puces de mer qui sautent mais ne piquent pas, de transats alourdis de corps inconnus, de figures géométriques dessinées sur le sable et qui finissent par se rejoindre avant d’être effacées par une vague plus forte, d’éclaboussures criardes et de ricochets dans les criques difficiles d’accès de la Méditerranée, de creux d’eau cerclés de rochers où de minuscules crevettes reculent entre les anémones aux tentacules ondulantes, avoir pied, toujours, « Ne vous éloignez pas ! » criait ma mère, une histoire de châteaux, de pelles et de seaux, d’algues, d’écume et d’oursins, de gros ballons multicolores gonflés de nos souffles, lancés loin, rattrapés au vol, de bras levés au ciel, de cœurs qui cognent et de peaux saturées de sel.
Ftouma ne me manquait pas quand nous étions séparés. Chaque retrouvaille était comme si nous ne nous étions jamais quittés.
Elle aurait aujourd’hui quatorze ans, je la reconnaîtrais.
