Chapitre 011

– Mallarmé, c’est simple.

J’ai entendu mon père évoquer l’hermétisme du poète ; c’est le bon levier pour capter son attention. Il repose son croissant.

– Voilà un point de vue original. Je t’écoute.

Je ménage mes effets, mais je n’en mène pas large. Le livre est en évidence, sur le buffet, face à moi, posé droit contre le mur.

– Ce n’est pas un poème, c’est une phrase. Dans cette phrase, il y a un poème, et dans ce poème il y a des phrases.

Le petit-déjeuner s’étire.

À dire vrai, j’ai décroché juste après cette brillante introduction… J’ai laissé mon père parler. Il me reste de nombreuses années pour percer le mystère du bleu.

Asperges sauce mousseline. Mi-cuit de saumon au gratin de cristophines. Fondant au chocolat, crème anglaise.

Mon père cuisine avec application, le nez sur la recette qu’il respecte à la lettre. J’écoute le beurre grésiller, je respire l’odeur des épices, je me charge de mettre la table puis de la débarrasser, de ranger les assiettes, les couverts et les verres dans le lave-vaisselle. Je nettoie avec un chiffon doux le dessus de la cuisinière. Les traces de notre repas sont effacées.

Dans notre rituel du dimanche, vient ensuite le temps des histoires lues.

Ma préférée, même si elle finit mal : Vasco Núñez de Balboa, le 25 septembre 1513. Le moment où, laissant ses hommes derrière lui, il gravit seul les derniers mètres de la montagne pour découvrir l’au-delà, cette mer cherchée en vain depuis Christophe Colomb, la grande mer du Sud. Sept ans plus tard, Magellan la nommera Pacifique.

Encore une histoire d’immensité et de profondeur.

Le Pacifique couvre un tiers de la surface de la Terre. Dans la fosse des Mariannes, à onze mille mètres sous la surface, la lumière du jour ne parvient pas. Y survivent des organismes piézophiles qui défient dans leur fragilité la pression et l’obscurité absolue.

Mon père referme doucement Les Très Riches Heures de l’humanité de Stefan Zweig. Le livre retrouve sa place dans le désordre de la bibliothèque. Le fracas des océans et l’éblouissement de Balboa se retirent, comme une vague qui finit sa longue course sur le sable.

Sa verve s’enflamme alors pour Les analogies inconfortables, court essai de vulgarisation écrit par mon grand-père, Odilon Delière.

Mon grand-père avait été déporté avec ses parents et ses deux sœurs à Auschwitz, puis transféré, seul, à Buchenwald.

Le jour même de son anniversaire, le 11 avril 1945, le camp fut libéré à l’arrivée des troupes américaines. Il était l’unique survivant de la famille.

Après la guerre, il s’exila quelques années au Québec, avant de revenir en France, marié, presque père de mon père. Devenu théoricien de l’infiniment petit, il obtint une chaire en physique quantique et se consacra à une œuvre singulière : penser la science comme une façon de combattre le désordre du monde.

Sa première analogie, la plus célèbre, tenait en trois mots : Cheveux, pantoufles, sous-marins.

Trois points tracés sur la page, trois lignes qui se rejoignent.

Un triangle. L’infiniment horrible.

Oranienbourg, le 6 août 1942, le SS-Brigadeführer et General-major de la Waffen-SS Richard Glücks signe une ordonnance détaillée.

Son objet : l’utilisation des cheveux coupés dans les camps. Les transformer en feutre industriel ou les filer afin de fabriquer notamment des chaussons pour les équipages de sous-marins. À bord, les marins devaient éviter le moindre son pour ne pas être repérés par les navires ennemis.

Des cheveux poussent, sont rasés, s’entassent, autorisent les marches silencieuses dans un espace confiné. Une eau sans lumière, des rotations d’hélice. Lenteur et vitesse, profondeurs.

Cent dix-huit pages, l’extermination méthodique des Juifs mise en équation par un rescapé de l’Holocauste à travers des éléments qui, pris isolément, pourraient sembler anodins. En convergence, deux triangles forment l’étoile qui marque le prisonnier juif : deux jaunes, ou un jaune sous un triangle d’une autre couleur, rouge, vert, rose, noir, violet, marron. Pris isolément, ces triangles désignent les prisonniers politiques, les criminels de droit commun, les homosexuels, les asociaux, les Témoins de Jéhovah, les Tsiganes. Dans ces cent-dix-huit pages, aucun triangle bleu.

Mon père disait que mon grand-père ne fêtait jamais son anniversaire ni n’évoquait la période de sa déportation. De cette chose tue, lui m’en parle souvent, comme s’il se parlait doucement à lui-même pour ne pas oublier ce qu’il n’a pas connu et dont on ne revient pas.

Pourquoi n’y a-t-il pas de bleu pour décrire l’horreur ?

Le Salon d'Orphée - Chapitre 011