Chapitre 007

Il m’arrive de ne pas pouvoir endiguer la peur.

Il faut alors laisser faire, lâcher prise, attendre qu’elle se retire comme la mer, me laissant sur la grève, exténué, la face contre le sable, lucide. Reprendre son souffle, se relever et apercevoir, dans les résidus du ressac, un autre bleu aux effets salutaires.

Paris, Musée Beaubourg. Mon père. J’ai douze ans.

Nous nous arrêtons devant un monochrome bleu d’Yves Klein. Ce bleu me laisse indifférent. Il en réveille un autre.
Même musée. Mes premières vacances parisiennes. J’ai cinq ans. Le triptyque de Joan Miró. Je regarde la première toile. La seconde. La troisième. Je m’approche, je m’éloigne, je me rapproche pour les découvrir. J’entre dans leur immensité bleue.

Ce sont les seuls tableaux exposés dans la salle. Nous y sommes entrés par pur hasard, en nous promenant dans le musée.

Bleu I : un trait rouge acéré, du même rouge que mon tricycle, huit ronds noirs semblables à des faces de dés qui auraient mal roulé.

Bleu II : le trait s’étire, les ronds changent de taille et de forme, s’alignent. Il y en a maintenant douze.

Bleu III : un unique rond noir, plus très rond finalement. Un noyau, un point. Le trait rouge se réduit en une forme ovale entourée d’un halo gris. Il s’élève vers le haut comme un ballon retenu par un fil bleu plus dense que le fond bleu des toiles.

Cela semble tellement simple, des formes en mouvement sur un fond bleu instable. Pourquoi alors s’attarder ? Pourquoi ressentir une telle émotion ?

J’ai envie de m’asseoir au milieu de la pièce et de ne plus bouger. Lequel choisir s’il fallait prendre le large ?

Peu importe, je sauterais à pieds joints d’un Bleu à l’autre comme l’on saute dans une flaque. Je me mettrais à courir droit devant sans me retourner, le plus loin possible, le plus longtemps possible. Le plus profond. J’atteindrais l’Australie. Je sortirais éclaboussé de la poche d’un kangourou pour me perdre dans les Histoires du Temps du Rêve. Je deviendrais une ligne de chant sur une carte invisible. On ne me retrouverait jamais.

Le bleu n’est pas une couleur, c’est ce qui reste quand on a tout enlevé.

Mon père s’impatiente. Mais je reste là. Je ne bouge pas. Pour l’instant, je contemple, j’isole chaque élément : fond, ronds, trait, la couleur et le rythme. Est-ce une somme, un plus un plus un, ou un ensemble divisé par trois et ainsi amplifié ? À cinq ans, on comprend tout. Et là, je sais que comprendre n’a plus d’importance si se manifeste en nous l’émerveillement. J’apprends quelque chose de la beauté dont je ne pourrais jamais parler car elle contient tous les mots.

Maintenant, j’ai six ans.

Ftouma me surveille du haut de ses sept ans derrière un grillage où s’accrochent ses mains et une envahissante ipomée. Une odeur de menthe et de roses grimpantes se mêle au chant des grillons. 

La rue est en pente, bordée de villas blanches aux tuiles rouges ou ocres et de terrains vagues où poussent des herbes hautes, vite sèches. Des papillons jaunes à points noirs ignorent ceux, plus rares, d’un bleu électrique. Un couple de tourterelles sans méfiance croise le bec sur la branche du grand mimosa.

Ftouma court. Je la suis en pédalant.

Nous arrivons sur les hauteurs du port où, rempli d’écailles scintillantes, le filet d’un pêcheur tendu entre deux anneaux rouillés se prend pour le ciel étoilé, avant de retrouver la mer.

Les terrasses du café Hafa dévalent vers l’eau comme des marches de géants. Ftouma pointe le doigt vers l’horizon, là où le bleu devient presque noir.

Au loin.

Après le cap Malabata.

Au-delà du détroit et du ciel tout au bout.

Je pourrais cesser là mon récit, né du bleu, prolongé par le rouge, revenir au déplacement de mon tricycle dans le triptyque de Miró, laisser mon père conclure que la grandeur d’une œuvre d’art se trouve dans la liberté de voir ce que l’artiste n’a pas imaginé.

Mais il s’est passé autre chose à Tanger. Un fragment de seconde sans limite de temps. Était-ce la chaleur, l’immanence du lieu où se heurtent la mer, l’océan et le vent ?

La tête me tourne. Le visage de Ftouma se dissout et je m’immobilise.

Le parfait agencement du réel s’efface.

Un éblouissement.

Je ne vois plus qu’une surface semblable à une peau translucide ou à une eau épaisse, huileuse, un peu blanche et argentée, légèrement brillante, parcourue de stries verticales qui vibrent de plus en plus vite. Jusqu’à virer au rouge. Un rouge doux et chaud.

L’image apparaît ainsi, sans prévenir, très brève, puis se dilate, rayonnant dans toutes les directions. Elle s’accompagne d’une plénitude absolue, si intense qu’elle est dépourvue de mystère.

Il me suffirait de tendre le bras pour toucher cette matière qui semble vivante et bruisse comme un essaim tournoyant. Les stries se défont, deviennent des points qui s’agglomèrent en taches sombres et pastel, floues tout d’abord, puis se densifient avec un effet de panoramique et de zoom jusqu’à devenir d’une netteté parfaite.

Un vieil homme dans une villa, sur les hauteurs d’une plage. Les murs sont lambrissés d’acajou. Une large fenêtre aux petits carreaux donne sur l’océan. La houle est longue dans le prolongement de dunes couvertes d’un fin filet végétal.

Il marche lentement, pose son front contre la vitre.

Ferme les yeux.

Approche…

Sans transition, la vie reprend, le monde autour de moi réapparaît. La rue est en apparence inchangée, mais devenue étrange et plus silencieuse. Elle se borde d’une végétation sauvage. Les terrasses du café cascadent vers la mer, les villas se noient dans le blanc.

Des embouteillages, de la foule, du marchand de glaces ambulant qui, derrière sa carriole, déclame ses parfums comme le muezzin lance l’appel à la prière, je ne retiens pas d’autre son que le roucoulement des tourterelles et les phrases hachées de Ftouma, aucun autre mouvement que le battement d’ailes des papillons et l’agitation de mes petites jambes qui se sont remises à pédaler.

Nous avons quitté définitivement le Maroc l’été de mes sept ans. L’été où mes parents se sont séparés sans éclat, sans bataille pour la garde de leur fils. Depuis ce retour, le vieil homme est venu à trois reprises dérober le monde qui m’entoure pour me transporter dans le sien, hors du temps et des lieux familiers. De façon imprévisible, comme un tour de passe-passe, pas là, là, plus là…

Pendant le cours d’anglais, toute la classe crie en chœur « I’ll pick you up at Victoria Station » sous la lumière clignotante d’un néon. Je ressens un léger vertige. Mes deux mains se posent sur le pupitre en bois et métal. Pas là. Là. Plus là.

Quand je suis confortablement installé dans mon lit, en train de lire Vendredi ou les Limbes du Pacifique, Vendredi, armé d’un collier de cordelettes, attend la charge d’Andoar, un bouc puant qui finira en instrument à vent. Pas là. Là. Plus là.

Maintenant, j’ai douze ans. Le monochrome de Klein vient de réveiller les trois Bleus de Miró. Dans la descente d’un escalator, mes genoux flanchent. Mon père me retient. Pas là. Là. Plus là.

Contrairement à Tanger, aucun préambule. Ni stries, ni taches, ni effets. La séquence, d’une précision cinématographique, démarre à l’intérieur de la maison : le vieil homme, de dos, regarde l’océan.

Un mirage de chaleur traîne au-dessus de la dune immobile. Je ne ressens plus la plénitude initiale mais une impression familière de retrouvailles. Seule la fin diffère.

Parfois le vieil homme, le buste légèrement penché, semble s’intéresser à un livre. Parfois il s’approche de la fenêtre fermée, dévoilant son profil. La sueur perle sur ses tempes. Sa main gauche, pâle, sans alliance, se pose sur l’un des petits carreaux, se retire, laisse la trace des premières phalanges.

Parfois, il est immobile dans l’éclatement du jour. Il est toujours seul, toujours dans la même pièce aux murs en bois rougeâtre éclaircis de soleil. Il attend.

L’enfant que je suis est le souvenir de ce vieil homme.

Avec une certitude absolue.

Le Salon d'Orphée