Chapitre 009

Chez mon père, je dors dans un lit immense.

Il ne me demande jamais d’éteindre ma lampe de chevet.

Il dit :

– Je ne relis pas les livres que j’ai aimés de peur d’être déçu.

J’ai posé le livre de Mallarmé sur l’oreiller à côté de moi et j’ai ouvert mon cahier.

Ma collection de BLEUS.

BLEU I : Ftouma, Tanger

BLEU II : Miró, Beaubourg

BLEU III : Mallarmé, Poème 

Je me suis mis à lire Un coup de dés jamais n’abolira le hasard. Il y est question d’un Maître dont le navire fait Naufrage. Avant d’être englouti par les flots, il hésite, dans un ultime défi, à lancer les dés.

Le mot bleu n’y figure pas. Un peu gagné par la déception, j’ai refermé le livre et l’ai abandonné sur l’oreiller. Je ne l’aime pas, je pourrais le relire.

À travers l’entrebâillement, j’entends mon père aller et venir. Il parle au téléphone. Je n’entends pas ce qu’il dit.

Le soir avant de dormir, au Maroc, il venait me raconter une histoire, celle d’une petite souris très futée à qui il arrivait toutes sortes d’aventures : Titi, la souris qui sourit.

Titi a fait de mon imaginaire une vaste plaine sédimentée. Chaque soir, la voix de mon père empilait les strates d’un monde inventé où la géographie pliait sous le merveilleux. En sa compagnie, j’ai vu bleuir les flammes d’une cheminée au Taj Mahal, frissonné sous les brumes de pierre du Machu Picchu, ou appris à nager dans le turquoise de la Grande Barrière de Corail…

L’histoire ne s’arrêtait jamais au bord des cartes : nous glissions le long des rives de l’Okavango à la recherche de l’ibis sacré et du grand koudou, nous sculptions des bonhommes de neige au sommet du pic Uhuru. Sur la Grande Muraille de Chine, nous poursuivions de pierre en pierre un rhinopithèque de Roxellane, avant de remonter le temps pour nous perdre dans les entrailles humides et obscures du Colisée.

Titi vivait au fond de ma poche, se dressait sur mon épaule, se blottissait dans ma main. Elle partageait les troubles de mon enfance. Elle grandissait avec moi et me regardait grandir.

Quand mon père s’est installé à Courbevoie, quand j’ai commencé à le revoir régulièrement, je lui ai demandé des nouvelles de Titi, quels nouveaux territoires elle explorait. Se lissait-elle toujours les moustaches avec sa patte gauche ? Avait-elle de nouveaux amis ? Qu’étaient devenus Riton le raton-laveur, Éric le porc-épic, Charly le colibri, Outha le tatou, sans oublier Graham la grenouille verte aux yeux orange ?

Mais la petite souris appartenait désormais à un monde révolu, celui des maladies infantiles et du bleu de Tanger, celui d’avant le divorce.

À force d’insister, dans la nuit de Courbevoie, j’ai obtenu que mon père installe un fauteuil près de mon lit. Il l’a recouvert d’un beau patchwork de tissus divers aux couleurs vives.

Le patchwork lui avait été offert par Merwan, un jeune peshmerga blessé dans les montagnes du Kurdistan irakien. Son frère l’avait chargé sur son dos et transporté loin de la zone des combats jusqu’au dispensaire de fortune où MSF avait déployé une équipe mobile. L’amputation de son bras droit avait été évitée.

C’est la première histoire dans laquelle Titi s’effaçait derrière la réalité du monde. Une histoire triste : le frère qui avait sauvé Merwan était lui-même blessé. Il n’avait pas survécu. Trop d’effort, trop de sang perdu. Je ne connais pas son nom.

– Il était à peine plus âgé que toi.

Mon père avait changé depuis le Maroc et ses récits avec lui.

Peut-être voulait-il me préparer à tous les dangers.

Je n’ai pas peur du noir.

Le noir est une absence de lumière. Une simple couleur avalée par la nuit. Il peut s’éclairer.

Mais l’obscurité… L’obscurité est autre chose.
Elle chuchote des mots que personne ne devrait entendre.

Je n’ai pas peur du noir. Mais de l’obscurité.

Le Salon d'Orphée