Trois petits coups, discrets mais insistants, à la porte de ma chambre. Le monde extérieur tente de s’immiscer dans mon univers clos. Les yeux à demi fermés, je discerne la lumière du couloir à travers mes cils. Une ombre familière s’allonge sur le parquet avant de se fondre dans l’obscurité qui m’entoure.
Ma mère s’assoit au bord du lit. Sa main sur mon front me tire d’un rêve étoilé. Elle m’annonce en échange une surprise. Une balade. Un déjeuner.
J’adore les surprises et j’aime rêver.
Entrer dans un rêve. Je m’installe et j’attends. J’attends le début de l’histoire. Le monde se dissout.
Dans ce songe récurrent, interrompu ce matin-là, j’ai treize ans. C’est mon âge. C’est moi et ce n’est pas moi. J’ai vu le reflet de mon visage au début du rêve mais ce n’est pas mon visage. Pourtant je n’ai aucun doute. Je suis ce petit garçon. Je ressens la vivacité de ses émotions. Il marche dans une forêt clairsemée, à l’approche de la nuit. Le paysage se transforme, la forêt se métamorphose en une colline, un arc sombre sous un ciel qui s’obscurcit. Au sommet se dresse une roulotte. Immobile. Attelage à terre. Une roulotte de bohémiens, avec de grosses roues en bois enfoncées dans le sol, une lanterne de fer suspendue et une petite lumière qui vacille.
Le rêve s’ouvre alors sur un rêve plus ancien, un rêve dont je ne me souviens que dans ce rêve et qui me remplit d’ombres irrégulières, un rêve dans le rêve, l’écho croissant d’images qui se croisent, se chevauchent, une petite lumière qui vacille et résiste aux premières étoiles.
J’entends les mots de ma mère. Je me lève. Je m’étire vers le plafond qui n’est pas le ciel. Je quitte la chambre sans me hâter, vêtu de mon pyjama crème un peu trop chaud. La nuit s’accroche encore à la ville. Les rues s’enveloppent dans le silence du dimanche. Le fracas habituel de la circulation, le tapage des lourds camions en livraison, les vifs échanges entre conducteurs : tout s’est tu. Ce matin-là, l’aube civile était retardée d’une heure.
Quatre serviettes pliées. Trois gels douche alignés aux senteurs exotiques. Sous la douche, l’eau chaude ruisselle sur ma peau, efface la buée du sommeil. Le pli de l’oreiller marque encore ma joue gauche. Les images du rêve s’éteignent.
Nous expédions le petit-déjeuner. Une scène muette où la nourriture devient un encombrement. Ma mère cherche les derniers cristaux de sucre au fond de son café noir. Son attention est captée par la carte Michelin de l’Allier, étalée sur la table comme une pièce à conviction.
Les cartes me fascinent. Je les trouve belles et mystérieuses, avec leurs couleurs éclatantes, leurs lignes sinueuses. Le monde réduit à une échelle maîtrisable, purgé de son imprévisibilité. Un quadrillage de certitudes.
Mais, en cet instant, ce labyrinthe de papier m’échappe. Où ma mère souhaite-t-elle m’emmener ? Comment savoir ce qu’elle sait ?
L’épais chocolat, parfumé à la vanille et à la cannelle, dépose un voile de mousse sur mes lèvres. D’ordinaire, ce goût est mon ancrage. Pourtant, il me paraît suspect ce matin, enfantin face à la sévérité des tracés jaunes et rouges qui barrent la nappe. Je délaisse ma seconde tranche de brioche. Un sacrifice délibéré. Elle déteste le gaspillage, la provocation devrait la faire réagir.
Elle ne cille pas.
Elle ne me regarde plus, elle m’étalonne. Elle choisit ma veste en tartan et mon pantalon en velours côtelé avec une précision de commissaire-priseur. Ce n’est plus un habit du dimanche, c’est un uniforme.
Aurait-elle l’intention de me présenter ? À qui ? Où ? Pourquoi ? Les questions les plus courtes ne sont pas forcément les plus simples. La douceur du chocolat n’est là que pour les éluder. Agaçant.
– Il y aura des grandes personnes ?
Elle vérifie mes ongles. S’assure que ma braguette est bien boutonnée.
– Maman, j’ai bientôt quatorze ans !
Un regard. Son regard. Mélange d’impatience et d’amusement. Puis, d’une voix douce :
– Nous partons pour la journée. Ne me demande pas où.
Son ton conciliant est une anomalie supplémentaire. Mes tentatives de sondage se heurtent à une phrase lancée en s’éloignant, une citation de son livre de chevet, le Yi King :
– « Ne pas manger chez soi apporte la fortune. »
Elle sort de la pièce d’un pas décidé, me laissant seul avec mes questions tourbillonnantes. Elle ajoute du mystère là où il y en a peu, de l’extraordinaire à ce qui devrait sembler ordinaire. Le seul moyen d’en apprendre davantage serait de simuler l’indifférence jusqu’à provoquer sa contrariété.
Tout fermer et attendre. Persévérer pour comprendre les motivations cachées. Ne jamais renoncer. J’ai l’habitude. Il suffit de recueillir les indices qu’elle finira bien par semer.
Ma mère est à peine maquillée. Jupe noire, chemisier en soie grise. Autour du cou, un lourd collier en branches de corail rouge que je ne lui ai jamais vu porter. Des cheveux follets. Je devine, plus que je ne le sens, le parfum qu’elle applique chaque matin, après avoir renversé le flacon pour humecter la pulpe de son index.
Je suis le seul à connaître ce rituel, accompli du bout du doigt. Shalimar. Notes de tête : bergamote, citron, mandarine, sauge sclarée. Notes de cœur : jasmin, rose. Notes de fond : vanilline, vanille, fève tonka, iris, opoponax. Elle me regarde, laisse tomber ses bras le long du corps. Un signe de découragement ? Elle passe sa main dans mes cheveux pour contraindre une mèche rebelle.
Sa paume est moite.
